Texts

Il y a, dans le travail de François-Thibaut Pencenat, une sobriété qui n’a rien d’un retrait. Elle relève plutôt d’une stratégie : produire de l’espace là où il semble manquer. Qu’il s’agisse de scénographies, d’installations, de dessins ou bien de sculptures, ses dispositifs reposent sur des opérations simples qui engagent une expérience mouvante de la perception, où le regard hésite entre ce qu’il croit saisir et ce qui lui échappe encore. Les surfaces se creusent, les lignes ouvrent des champs, les volumes émergent du plan. L’espace se fabrique dans un régime d’apparitions fugaces qui vise moins à construire un lieu qu’à en activer les tensions.

Cette instabilité tient autant à la perception qu’aux moyens employés : des matériaux simples, maintenus dans un équilibre fragile, entre surgissement et effondrement. Loin d’instaurer une distance, ces choix maintiennent les œuvres dans un état de disponibilité. Elles peuvent être rejouées, déplacées, réactivées – non comme des objets clos, mais comme des structures ouvertes. Lorsqu’il imagine la scénographie d’opéras, les lignes, axes et rythmes orientent les corps sans toutefois les contraindre : les dispositifs modèlent les comportements sans les figer, ce que Michel Foucault décrit comme une organisation diffuse des corps et des gestes.

Cette logique transparaît également dans les séries de dessins et de sculptures de François-Thibaut Pencenat, comme les Cheerleaders, les Grotesques, ou Le Zozotrope. À partir d’un corpus de formes – librement inspirées du mobilier du décorateur Jean Royère – que l’artiste assemble et contorsionne, émergent des formes hybrides, à la fois personnages, accessoires et décors. Présentées sur des scènes miniatures, ou dans un théâtre d’ombres, bien que maintenues par des tiges, comme une collection de lépidoptériste, elles semblent prêtes à s’animer. Une dimension ludique traverse ces ensembles. Les volumes en papier sont accompagnés de sous-titres ironiques, parfois absurdes ou grinçants, qui amorcent des situations sans les résoudre. Les pièces appellent les projections, suggèrent des relations, esquissent des fictions.

C’est dans cet écart que le grotesque opère. Non comme un simple effet formel, mais comme une dynamique. Les figures oscillent entre familiarité et altération. Le rire qu’elles suscitent ne dissipe rien ; il accompagne au contraire le trouble, rappelant que, comme le souligne Hannah Arendt, ce qui est le plus effrayant peut aussi relever du registre du banal, voire du comique. Elles convoquent un univers reconnaissable, presque enfantin, tout en introduisant un léger déplacement inquiétant. L’absurde devient aussi un espace d’invention joyeuse. En cela, elles rejoignent ce que Michel Foucault identifie comme une dimension « ubuesque » du pouvoir, où le dérisoire et l’opératoire coexistent.

Ainsi, quel que soit le médium employé, le travail de François-Thibaut Pencenat déploie un ensemble de tensions à expérimenter, où se négocient des possibilités d’écart, de jeu et de réappropriation. Leïla Couradin

 

 

François-Thibaut Pencenat travaille par effacement et déplacement, il met ainsi à l’épreuve la mémoire des images. Ou plutôt, il met en évidence les réminiscences de l’image par rapport à la mémoire collective. Ne subsiste que quelques fragments d’un point de départ tel un vague souvenir, l’esprit recompose inconsciemment ce qui a disparu ou à été altéré. Ce qui est caché revient, créant un effet d’enfermement.
François-Thibaut au travers de ses vidéos, photographies et installations, travaille sur l’idée de mise en scène, il instaure un rapport entre le réel et la fiction. Ses images sont travaillées, épuisées, le lieu dans lequel se tiennent les œuvres également, il est parfois même mis en abîme comme le reflet de lui-même. Il y a bel et bien la volonté chez François-Thibaut de créer un brouillage entre l’espace de représentation et l’espace de monstration. Nous n’interagissons alors plus directement avec le lieu mais avec des œuvres qui mettent en évidence les caractéristiques du lieu dans lequel elles prennent place et que finalement elles s’approprient. Ses œuvres à la facture minimale et très précise sont en quelque sorte réfractaires ou hermétiques, mais par le jeu de la mise en scène de François-Thibaut un dialogue s’instaure entre-elles et crée une narration dont il n’est pas possible d’en saisir le sens. Un ensemble d’œuvres qui montre tout en cachant, qui ne se livre que petit à petit, qui absorbe et qui joue sur les oppositions présence/absence, montrer/cacher, avant/après.
Le regardeur se sentira perdu dans un entre-temps, il n’y a ni commencement ni fin  ; perdu dans un espace conçu comme un tout et pourtant fragmenté. Yann Pérol

 

 

En jouant avec les images, les formes, les matériaux, la lumière et l’espace d’exposition, François-Thibaut Pencenat compose un ensemble d’oeuvres troublantes. Dans l’ensemble des productions de l’artiste, l’attention et la perception du spectateur se heurtent systématiquement à une limite, intangible, que ce premier appréhende sciemment. Que cette limite se trouve à cheval entre l’espace physique et l’immatériel, entre le monde réel et l’imaginaire, entre le sacré et l’ordinaire, ou bien entre le conscient et l’inconscient, elle oscille, évanescente, fuyante, entropique. Comme si la mémoire n’était que la somme de réminiscences fragmentées, comme si l’esprit était soumis à l’autorité de l’inconscient, comme si la perception n’était qu’une porte d’entrée vers une subjectivation infinie. Les oeuvres de François-Thibaut Pencenat agissent ainsi comme des prismes qui se situent dans cet entre-deux d’un réel donné et de sa transposition mentale, où la fiction et la projection du spectateur deviennent nécessaire au colmatage d’une vérité complexe. En voilant et dévoilant sans cesse, celles-ci rendent singulièrement sensible notre impuissance à appréhender totalement le réel. Laurent Pernot

 

 

François-Thibaut Pencenat réalise des sculptures, installations, vidéos qui cherchent toujours une interaction avec le spectateur dans son environnement immédiat. Ainsi, par l’usage de matériaux sensibles et en privilégiant le fait-main, il cherche à faire évoluer le spectateur vers un rêverie tout en reprenant des formes épurées. S’il est possible de parler d’inspiration minimaliste chez l’artiste, il s’agirait plutôt d’un minimalisme sentimental : une cimaise est cachée par un lourd rideau de théâtre, une colonne austère cache une vasque polie, et le néon, apanage des sculptures minimales, est désormais recouvert de gélatine qui en adoucit la lumière. Intéressé par la notion d’hétérotopie propre à Michel Foucault, il conçoit des oeuvres où intérieur et extérieur se confondent, où les espaces se déforment, rétrécissent ou se dédoublent : c’est une vitrine de galerie dans laquelle il choisit de présenter la vitrine de ladite galerie en miniature, une boîte qui n’est autre que l’espace où nous nous trouvons, au fond de laquelle est projetée une vidéo de l’artiste faisant les cent pas dans l’atelier, ou encore un miroir photographique placé dans une pièce encombrée. Les oeuvres de François-Thibaut Pencenat cherchent à semer un trouble perceptif chez le spectateur : pas un malaise, mais une légère inquiétude devant des matériaux et des mises en scènes qui perturbent nos espaces. Camille Paulhan